Bien situé entre la forêt et de vastes étangs auxquels se mêlait la Nonette, s’élevant de terrasse en terrasse au-dessus de la plaine si bien irriguée, assis sur de vastes bancs de belle pierre tout prêts à devenir d’inépuisables carrières, l’emplacement de Chantilly appelait l’installation de l’homme.
Il est d’ailleurs à remarquer que, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours où les progrès de la technique ont facilité les fouilles, des découvertes de plus en plus fréquentes ont prouvé à quel point notre région a été habitée dès la préhistoire.
En ce qui concerne le terroir de Chantilly, des découvertes ce tombes, l’une en 1860 près du viaduc (n. b. il s’agit de viaduc de Comelles) d’autres en 1875 dans la propriété de la famille Chapard, démontrent que des habitants existaient là, au plus tard à l’époque gallo-romaine.

Lorsque des petites agglomérations apparaissent dans la documentation écrite, nous trouvons le hameau des Aigles (du nom de la famille de laboureurs qui réside là), celui des Fontaines, celui des Petites Fontaines, ou « Fontaines de Normandie » ou « Normandie » tout court et, enfin, le plus important « Quiquempoit » (en langage moderne « qui que çà gène ? » ou « à qui que çà pèse ? »).

Le « Bois Saint-Denis » appartient alors aux moines de Saint ­Denis, les Aigles et les Burillon (seigneurs-laboureurs de Quiquempoit) cultivent ce qui sera plus tard la pelouse de Chantilly et le « Bois Bourillon ». Les « Petites Fontaines » s’élèvent entre ce qui deviendra le bas de la rue de Creil et le bas de la rue de la Machine, les « Grandes Fontaines » occupent le bas de la rue des Fontaines. Ces gens, ignorants de l’hygiène et de l’écologie, ne savent pas qu’ils ont choisi un « site insalubre au bas de la falaise » de fait, on n’a pas découvert de monceaux d’ossements dans leurs anciens habitats.

Mais plus intéressant que ces hameaux est celui de Quiquempoit, à la fois mieux connu et plus énigmatique, car son passé s’enfonce très loin dans l’histoire, si loin qu’une hypothèse assez séduisante se présente à l’esprit. Se basant sur des documents irréfutables, textes d’auteurs gallo-romains connus et fouilles archéologiques, des historiens, notamment Régine Pernoud (« Les Gaulois »- collection « Le Temps qui court ») et Jean-Paul Eydoux, ont mis en évidence qu’il n’y eut pas de solution de continuité entre l’époque gallo-romaine et le haut moyen-âge; certes, les invasions barbares, les guerres civiles ont pu ruiner les grands domaines gallo-romains, cependant après la tourmente, les habitants ou leurs enfants sont revenus sur le sol ancestral.

Régine Pernoud cite un texte d’Ausone (vers 309 à 394-395) né à Bordeaux, Préfet des Gaules, et un autre texte de Sidoine Appollinaire (né à Lyon vers 431 d’une famille de préfets des Gaules, évêque de Clermont-Ferrand après une brillante carrière politique et mort vers 486-89); ces contemporains de notre Cantilius décrivent leurs domaines en Gaule. Celui d’Ausone est d’une superficie d’environ 250 hectares, il en existait de plus grands. Sur ces domaines, outre la villa du propriétaire, s’élèvent de nombreuses dépendances, demeures des ouvriers agricoles ou des artisans – car il peut s’agir de cités industrielles miniatures – granges, écuries, étables, pressoirs. Les menaces d’invasion font que ces domaines vivent de plus en plus sur eux-mêmes de leurs récoltes, de leurs travaux, ils sont établis dans des lieux bien pourvus d’eau, faciles à défendre.

Lorsque les échanges se seront ralentis par suite des invasions, écrit Régine Pernoud, ce domaine n’aura pas de peine à vivre sur lui-même; on agrandira les ateliers, des remparts s’élèveront autour de la demeure principale, prêts à contenir toute la population de l’endroit; le four, le moulin, le pressoir, les greniers seront à l’usage de cette population, avec le puits et les réserves d’eau. Ajoutons que – et cela dès l’époque qui nous intéresse, puisque c’est le cas de Sidoine Appollinaire – sur le territoire de cette villa, les propriétaires devenus chrétiens feront construire une chapelle, ou transformeront leur laraire (chez les Romains, chapelle des dieux lares) en oratoire chrétien, ainsi de villa le domaine deviendra paroisse.

Or, que voyons-nous sur notre territoire local ?

Quiquempoit surgit tout fait de la nuit du haut moyen-âge, il possède une tour fortifiée, une chapelle, la Chapelle Saint-Germain, dont le nom indique une fondation fort ancienne, où les morts sont enterrés quand ils ne dorment pas autour, alors que le château ne possède pas de chapelle particulière avant le temps de Guillaume III le Bouteiller, sous le règne de Philippe VI. La chapelle de Quiquempoit, jusqu’à cette époque, servait pour tout le monde, du seigneur de Chantilly aux valets du laboureur Bourillon. N’est-il pas bien tentant de penser que Quiquempoit, lors de sa genèse, était la villa agricole de Cantilius, à quelques mètres de sa résidence champêtre, le tout bien défendu par les marais, et dépendant de Senlis ? Et Cantilius (le nom existait cependant sous cette forme) ne serait-il pas le Quintilius, ou gouverneur préfet de Senlis, dans la vie légendaire de Saint-Rieul ? Vie romancée peut-être, mais que de récentes fouilles archéologiques à Louvres montrent sous un jour plus réaliste que le pensaient nos érudits des XVIIIe et XIXe siècles. Saluons au passage en Saint-Rieul, un pré­curseur de la S.P.A., doux aux bêtes de la forêt et respectueux de la liberté d’expression des grenouilles.

Ainsi, Quinquempoit s’étalait tranquillement jusqu’à la Guerre de Cent Ans, manoir fortifié, dépendances et terres, entre le cours de la Nonette actuelle et l’ancien chemin de Senlis à Gouvieux, dont notre rue de l’Embarcadère est un tronçon subsistant. Ce chemin se prolongeait par la chapelle Sainte-Croix (que les Cantiliens s’obstinent à appeler « la Mère Marie ») d’un côté et, vers l’ouest au-delà du chemin de fer.
Le hameau proprement dit s’élevait avec sa chapelle et sa tour, sur les terrasses de la propriété Chapard. Puis, il s’étendit plus haut, jusque sur l’emplacement de la cour et des maisons de l’actuel 50 de la rue du Connétable. Demeurent entre autres au fil du temps, outre les Bourillon et leur descendance, Jean de Foucancourt qui occupa en 1395 la maison du gril de Gouvieux en face du point d’aboutissement de l’actuelle avenue du Bouteiller, et Jean Maquille un avocat de Senlis qui, après la défaite de Jean le Bon à Poitiers, incita les Senlisiens à résister au Roi de Navarre, Charles le Mauvais. Sa maison occupait à peu près, dans l’actuelle rue de la Faisanderie, le n°15 ; étrange coïncidence que, dans ce petit coin de terre cantilienne, à 584 ans de distance, le coeur de la Résistance ait battu. De Jean Maquille à Monsieur Picot, qu’est-ce après tout que 584 ans au cours des siècles ?

Mais Jean Maquille n’est pas le seul à lutter contre la coalition anglo-bourguignonne. Le seigneur de Chantilly, Pierre d’Orgemont, tient pour la cause du Roi de France, il en tient si bien qu’il meurt pour elle le 25 octobre 1415, à la bataille d’Azincourt, avec le Bailli de Senlis et nombre de Senlisiens. Il est fort probable que des hommes de Quincampoit et des hameaux voisins accompagnèrent leur suzerain dans ce rendez-vous avec la mort. Et la dame d’Orgemont, Jacqueline Paynel, resta seule en son château avec un fils et deux filles, plus une nièce dont elle avait réclamé la garde pour la sous­traire à un mariage avec Gilles de Rais le fameux Barbe Bleu.

Jacqueline Paynel appartenait à une héroïque famille normande dont presque tous les hommes moururent en combattant pour la défense du Mont-Saint-Michel. Et pendant plusieurs années il y eut ainsi un lien mystique entre Chantilly et le Mont-Saint-Michel, tous deux résistant désespérément à de perpétuelles attaques anglo-bourguignonnes. Jacqueline se remaria, pour avoir un compagnon de lutte, à Jean de Fayel vicomte de Breteuil. C’était un rude bagarreur. Senlis était alors tombé aux mains des Bourguignons et le Connétable d’Armagnac, avec l’aide du Sire de Breteuil, tenta de reprendre la ville. On sait comment l’affaire se termina, par l’exécution de quatre otages senlisiens. La guerre civile ajoutant ses horreurs à celles de la guerre étrangère, notre région était en proie à une sorte de folie sanguinaire qui faisait s’entre-tuer les amis de la veille.

Les villes étaient sans cesse prises et reprises, les villages pillés et ruinés. Les habitants se terraient dans les bois et vivaient de rapines. C’est très pittoresque dans les bandes dessinées de Robin Hood. Les Bourillon et les Aigles ne durent pas apprécier le côté romanesque de leur situation.

Le Seigneur de Breteuil cessa de guerroyer en 1421. Il mourut au printemps et sa veuve de trouva de nouveau assiégée dans son île forteresse de Chantilly. Un siège en règle, cette fois. Jacqueline résista jusqu’en novembre, puis elle dut capituler et se rendit avec sept écuyers, un chapelain, une vingtaine de serviteurs hommes et femmes et deux veuves nobles, réfugiées là avec leurs enfants. On daigna lui accorder des lettres d’abolition.

Jacqueline Paynel retirée de la lutte, Chantilly n’en continua pas moins à passer de main en main tandis que les champs se couvraient de broussailles. La paix revenue tant bien que mal, en 1475 une moîtié des habitants manquait toujours.

En 1492, le dernier des Orgemont mourut sans enfants et presque ruiné (relativement, il n’était cependant pas devenu clochard, mais conseiller et chambellan du roi). Il alla rejoindre ses ancêtres dans la chapelle Notre-Dame, des Cordeliers de Senlis, qui était la sépulture des Seigneurs de Chantilly et de leurs familles. Là, dormaient déjà son père, le mort d’Azincourt, sa femme, Marie de Roye qui l’avait entraîné jadis dans le parti des Bourguignons, et sa soeur Marguerite d’Orgemont, dame de Montmorency, par laquelle Chantilly et les hameaux voisins du château allaient passer dans une nouvelle famille et entrer dans une ère de prospérité.

Avant de mourir à Chantilly, Pierre III d’Orgemont avait partagé des biens entre les deux fils que sa soeur Marguerite avait eu de ses deux mariages. Guillaume de Montmorency reçut pour sa part Chantilly, Montépilloy et Chavercy. L’ordre peu à peu revenait dans la région. Les Aigles et les Burillon aussi. Les hameaux s’agrandissaient. Le maire et garde de la justice de Chantilly, Jehan Chastellain, s’installa sur le territoire de Quinquempoit en 1495. Les 4 maisons des Aigles, les 6 des Grandes Fontaines, celles de Normandie – à l’emplace­ment actuel de la cour Aaron qui était désormais bâti (angle de la rue du Connétable et de la rue de la Machine) – étaient déjà soit des maisons de rapport, soit des résidences secondaires appartenant à des habitants de Senlis, de Vineuil, de Gouvieux plus ou moins alliés aux Burillon, aux Chastellain, aux Aigles. Les noms de Truyart, de Moreau apparaissent, familles bien implantées dans les environs.

En 1553, Bernard Carrière fit construire sur le terroir de Quiquempoit à l’emplacement des ateliers de serrurerie du 50, rue du Connétable, une maison qui devint ensuite propriété de Jean-François de Warty, écuyer d’écurie du duc de Montmorency. Vers 1580, une autre maison, couverte de chaume, était apparue à l’emplacement de l’actuel n°28, sur la place de l’Abbé Charpentier. Elle appartenait à Madame de Blanville, d’une famille d’avocats de Senlis. Mais déjà existait la plus belle, la plus grande maison de cet embryon cantilien, la seule de ce temps-là qui en existe encore, le n° 12, en face de l’église Notre-Dame.

C’est en 1539 que Anne de Montmorency acquit des Bourillon un terrain situé à la pointe extrême du diocèse de Beauvais : là il fit construire, peut-être par un maître-maçon de Senlis nommé Jean Choquet, peut-être par Jean Bullant, un élégant et solide ensemble destiné à l’administration de ses chasses et forêts. Pour rappeler son appartenance au diocèse de Beauvais, cette demeure fut appelée « Maison de Beauvais« . De même qu’un peu plus loin, dans le parc, existent encore les « Cascades de Beauvais ».

Après s’être relevés des ruines de la Guerre de Cent Ans, le hameau des Aigles et celui de la Coharde, situé vers Saint-Maximin, furent anéantis par les guerres de la Ligue. Il fallut attendre le début de notre siècle pour que le quartier des Aigles reparut, tandis qu’un peu plus loin le nom d’Orgemont serait donné à une rue nouvelle.

Entre les Fontaines et Quiquempoit, devenu Quinquempoix, l’urbanisme allait prendre ses droits. L’actuelle impasse Wells est le reste d’une rue qui traversait Quinquempoix et, peu à peu, les deux hameaux, se rejoignant, allaient, sous l’égide d’une autre dynastie de seigneurs, les Condé, devenir Chantilly.

La longue enfance du pays était terminée.

Note: Nous reprenons ici presque intégralement, le texte de cette conférence publiée en 1978.

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