Naissance et jeunesse
Louis Charpentier est né le 10 novembre 1882 à Beauvais. Son père était marchand de volailles et sa mère, couturière.
Il suit les cours du grand séminaire de Beauvais avant d’être nommé en 1907, deuxième vicaire à Clermont de l’Oise. Le curé est l’archiprêtre Cartier. Pendant cette période il anime le patronage St-Joseph, il est l’aumonier de l’école de la Providence et l’aumonier des scouts.
Il fait la guerre de 1914-1918 comme infirmier-brancardier, participe à la bataille de Verdun, est décoré de la « Croix de guerre ».
En 1927, il est nommé curé-doyen de Neuilly-en-Thelle.
À Chantilly
Il fut installé comme curé-doyen de Chantilly le 16 janvier 1938. A l’époque, la ville comptait 5 344 habitants (1936), le maire était M. SimiandM Gustave Simiand, maire de Chantilly de 1937-1944 et 1944-1945. Le presbytère était au 1, rue du Connétable.
En mai 1938, il organise à Chantilly le Congrès des Catholiques de l’Oise.
Il prends en main le Cercle d’études des jeunes filles, sis à l’hospice Condé et crée l’école Notre-Dame, l’école libre pour les filles.
Pour l’église il fit l’acquisition d’un ensemble de sièges Louis XV et deux consoles de la même époque. Trois éléments de cet ensemble: les deux tabourets et une console, on été volés.
Depuis le début de la guerre, il ne réfuse pas l’accueil aux nombreuses familles de réfugiés juifs nombreux à Chantilly, Vineuil St Firmin et dans la région.
L’exode et la Résistance 1940-1943
L’abbé Charpentier participe aux deux exodes que connaît la population cantilienne: le 22 mai 1940 au Chaumont-en-Vexin et le 9 juin 1940 jusque dans le Morbihan.
À Chantilly, il allait dire la messe dans la cave de la maison de M. Simiand. Y assistaient des réfugiés, des réfractaires au STO (Service de Travail Obligatoire), des résistants. C’est là que son calice était resté après son arrestation (le calice se trouve actuellement au Musée du Patrimoine de Chantilly).
Et puis, le dimanche 23 juillet 1943, il va demander dans son sermon:
« le refus de la collaboration, ne céder ni aux séductions ni aux ménaces allemandes, réjeter le neopaganisme nazi, rester, même au péril de la liberté fidèles à la Patrie et à l’Eglise.«
La déportation
Suite aux actions d’un groupe de résistants, le dimanche 23 janvier 1944, avant l’aube, les soldats allemands investissent la ville et commencent l’arrestation des nombreux cantiliens à leur domicile. L’abbé Charpentier est arrêté au presbytère. Au cours de l’arrestation, les soldats lacèrent le prie Dieu, en pensant y trouver des documents cachés.
Les vingt cinq arrêtés (liste des otages) sont embarqués dans des camions et transportés, onze au camp de Royallieu, les autres à la Maison d’arrêt de Compiègne où ils vont rester jusqu’au 10 février 1944, quand ils vont être tous transféré au camp de Royallieu.
L’abbé Charpentier se trouve parmi ceux qui seront internés à Compiègne, et le 9 février il va dire sa première messe en prison.
Le 28 février 1944 tous les otages de Chantilly, sauf l’abbé Charpentier, M. Paul Picot et M. Jean Eugène (Robert) Cluzeau, seront libérés.
Le 23 mars, 1500 detenus, parmi lesquels M. Cluzeau, M. Picot et l’abbé Charpentier sont entassés dans des wagons à bestiaux pour être transportés à Mathausen (Autriche). Le supplice du voyage et des humiliations dura trois jours et trois nuits. Très rapidement le contact entre les trois déportés de Chantilly fut perdu. M Cluzeau disparut, M. Picot fut affecté à un Kommando (Kommando=groupe de prisonnièrs affectés à la même tache) près de Vienne et l’abbé Charpentier fut intérné à Mauthausen.
La fin
À Mauthausen toute identité personelle disparaissait. Les detenus étaient obligé d’enfiler les uniformes rayées et ils étaient complétement rasés. Encore en soutane, l’abbé Charpentier confie à un ami:
« Nous avons gagné la paradis. Je suis prêt, quand nous fusille-t-on.? »
L’abbé Charpentier est affecté au Kommando de la carrière de Mauthausen (le camp a été crée en 1938 après l’annexation de l’Autriche, pour y « accueillir les opposants » ). La carrière c’est un trou immense creusé dans la montagne, situé à 1km de camp. On y accédait par un escalier de 186 marches « l’escalier de la mort ».

L’ »escalier de la mort » à Mauthausen. Les prisonniers devaient porter des blocs de pierre grossièrement taillés atteignant souvent 50 kg au sommet des 186 marches de l’escalier.
C’est sur cet escalier que l’abbé Charpentier s’effondre. Il est admis à l’infirmerie. Atteint d’une congestion pulmonaire, il est jeté au four crématoire. Le lieu de ses dernier instants reste encore imprécis. À Mauthausen existait une chambre à gaz dans les caves de l’infirmerie mais certains détenus étaient envoyé au château de Hartheim, « l’institut d’éuthanasie » d’où personne n’est jamais revenu. Le décès de l’abbé Charpentier y fut enregistré le 7 août 1944 sous le matricule 59 725.
…
Le 15 mai 1945 une messe de Requiem sera célébrée en église Notre Dame de Chantilly pour le repos de l’âme de M le chanoine Louis Charpentier.
À Chantilly, la place devant l’église Notre-Dame de l’Assomption porte le nom de l’abbé Charpentier.
Dans la cour de la mairie de Chantilly, une plaque commémorative est installeé. Le nom de l’abbé Charpentier y figure à côté d’autres victimes de la déportation pendant la Deuxième guerre mondiale.
Sermon de l’abbé Charpentier, 23 juillet 1943, Chantilly
En relisant l’évangile de ce jour : multiplication des pains, il faut nous rappeler : selon la parole même du Christ, l’homme ne vit pas seulement de pain mais toute parole qui sort de la bouche de Dieu, c’est-à-dire de la vérité.
Cette vérité, je dois la dire comme prêtre et comme Curé. De nombreux paroissiens, surtout ces temps derniers, me posent certaines questions sur leurs devoirs, et mon devoir de Curé c’est de faire connaître enseignement de l’Église sur ces points. Les deux questions qui troublent spécialement les consciences sont les suivantes :
– quels sont les devoirs, quelle doit être l’attitude des catholiques vis-à-vis du gouvernement français, du gouvernement de Vichy ?
– quelle doit être l’attitude, quels sont les devoirs des catholiques vis-à-vis des autorités d’occupation ?
J’y répondrai, en me tenant uniquement au point de vue doctrine et religieux insistant sur ce point. Donc, aujourd’hui encore si diminuée que soit l’autorité de Vichy par les derniers événements, ce gouvernement demeure l’organe de la vie nationale qui, sans lui, dépendrait encore plus étroitement de l’Allemagne ou se défendrait difficilement de l’anarchie. Les catholiques doivent donc aider le pouvoir à remplir sa tâche essentielle qui est de procurer le bien commun et, dans l’immédiat, de maintenir l’ordre. C’est dans ces dispositions qu’ils doivent poursuivre leur action présente qui doit être à la fois française et catholique.
Mais le problème moral qui s’impose à nous n’est pas encore ainsi résolu tout entier. Les autorités qui requièrent notre obéissance ne sont pas seulement les autorités françaises, ce sont aussi les autorités occupantes.
Quelle obéissance leur devons-nous ?
Sur ce point, on a donné parfois des réponses fausses et dangereuses ; on a assimilé les autorités d’occupation au gouvernement d’un État régulièrement constitué, on nous a demandé de donner à des représentants de l’autorité étrangère l’obéissance que les chrétiens donnaient aux empereurs romains, fussent-ils Néron ou Domitien. Dans ces directives qui n’émanaient pas de la hiérarchie, il y avait ure erreur manifeste.
Les empereurs bons ou mauvais étaient les chefs réguliers de l’État et, comme tels, ils avaient droit à l’obéissance de tous les habitants et citoyens de l’empire. Ici, le seul titre légal des occupants ce sont les conditions de l’armistice souscrites par le gouvernement de la France, elles nous assujettissent à l’occupation allemande, à des prestations et réquisitions, mais elles ne font pas de la France une province allemande annexée à l’État allemand. En droit, la France reste un État indépendant, soumis aux seules obligations temporaires et limitées qu’il a souscrites.
Nous avons senti toutefois, dès les premiers jours de l’armistice, et nous sentons de plus en plus, que les autorités d’occupation attendent de nous, non seulement la fidélité aux clauses de l’armistice, mais, une collaboration qui exigerait de notre part, dès ce moment une alliance et, dans l’avenir, une assimilation chaque jour plus profonde de leurs conceptions morales et politiques.
Nous n’avons pas le devoir ; bien plus, nous n’avons pas le droit de nous prêter ni à une alliance ni à l’assimilation.
L’armistice est une suspension d’armes que deux peuples en guerre se garantissent mutuellement. Cette suspension ne crée pas une neutralité ni beaucoup moins une alliance. Cependant, surtout depuis décembre 1940, l’Allemagne exerce une pression constante sur la France pour l’amener à combattre à ses côtés. La presse, et quelle presse…, subventionnée par l’Allemagne, réclame sans cesse cette alliance et s’efforce d’y entraîner les Français en leur faisant entrevoir, comme prix de cette alliance, un avenir de bien-être et de liberté.
Un des grands mérites du Marechal a été de résister à cette pression, en cela du moins qu’il s’est refusé à mettre l’armée et la flotte françaises au service l’Allemagne. Mais s’il a maintenu jusqu’ici ce refus, il a dû tolérer bien des empiétements : création de la légion antibolchévique, puis de la légion d’Afrique et surtout : embauchage forcé des ouvriers français dans les usines de guerre allemandes. En ce point, le droit international a été manifestement violé. Tous les Français ont douloureusement ressenti ces rafles d’ouvriers condamnés aux travaux forcés, peut-être n’a-t-on pas assez remarqué ce qui avait d’immoral cet embauchage en faveur d’une cause contre laquelle la France s’est toute entière dressée lors de la déclaration de la guerre. Il y a ici une question très grave. Depuis septembre 1939 jusqu’à juin 1940, personne n’a mis en doute la légitimité de la guerre, tout le monde se rappelait les entreprises successives contre l’Autriche, la Bohème, la Pologne ensuite ; on voyait dans cette invasion une menace contre l’Europe entière qu’il fallait conjurer.
La défaite a prouvé que la guerre avait été mal préparée, n’a pas prouvé que la guerre ait été injuste.
S’il en est ainsi, toute participation à la lutte à côté du pays agresseur est une injustice.
Dans la conscience de ce devoir, les prisonniers de guerre ont plus d’une fois refusé leur aide aux usines de guerre allemandes. La même fermeté s’impose aux civils sans doute là même où on leur laisse liberté d’action. C’est là une considération que l’on perd trop souvent de vue, on discute le problème de la collaboration en calculant les profits et les pertes qu’entraînent les deux attitudes. Avant d’envisager les conséquences hypothétiques, il faut résoudre la question morale : la guerre soutenue par l’Allemagne et dans laquelle elle cherche à nous entraîner est-elle une guerre juste ?
Si elle ne l’est pas, la question est tranchée. On peut objecter que ce refus ne dépend pas de nous, mais du gouvernement de la France. C’est lui qui prend la décision. Il lui appartient d’évaluer les limites du possible dans la résistance aux sollicitations du vainqueur. Il n’a pas le droit cependant de se laisser entraîner à une collaboration qui apporterait à une cause injuste le soutien indispensable à son triomphe. Aussi, même après avoir pris la décision de céder à la force, le gouvernement a-t-il constamment besoin du concours de l’opinion française pour maintenir la rectitude de son orientation et ne point renier dans l’exécution les fidélités nécessaires.
En effet, les autorités occupantes exercent sur le gouvernement de Vichy une pression redoutable. Elles ont, pour provoquer une déviation conforme à leurs intérêts, les moyens les plus efficaces. La meilleure force du gouvernement est la résolution du pays, sa volonté de rester fidèle à une cause juste, de ne pas abdiquer son indépendance pour s’inféoder à l’Allemagne. Le gouvernement, dans la dépendance où il se trouve vis-à-vis du pouvoir occupant, ne peut pas provoquer directement cet appui de l’opinion française. Il ne peut que renouer en elle les traditions nationales et, à l’occasion, rappeler qu’il ne jouit que d’une demi-liberté et que les Français doivent interpréter ainsi ses paroles et ses silences.
Cela, le Maréchal l’a fait courageusement en plus d’une occasion. Les Français doivent tenir le plus grand compte de ces indications nécessairement discrètes et donner au Chef de l’État l’appui qu’il est en droit d’attendre d’eux. Cet appui s’affirme surtout par le refus que tous les Français doivent opposer autant qu’il est en leur pouvoir, à toute collaboration directe à une guerre injuste. Seule une nécessité impérieuse (sécurité personnelle, maintien de l’ordre et de la vie économique du pays) rend licite une collaboration matérielle. La puissance occupante sollicite cette coopération par ses promesses et ses menaces ; elle a les moyens d’en étendre le champ d’application presque à l’infini.
Mais il nous faut aller plus loin. Le but de l’occupant n’est pas seulement de s’assurer pour la durée de la guerre une alliance qui soutienne l’effort de ses armes, c’est aussi et surtout d’imposer à la France une tutelle qui peu à peu l’assimilera à l’Allemagne et la façonnera tout entière selon l’idéologie nationale socialiste. Le même effort est poursuivi par l’Allemagne en Italie et en Espagne. S’ils réussissent, les vainqueurs peuvent espérer ainsi asservir l’Europe tout entière, puis le monde.
C’est là surtout que la résistance est commandée à la France comme un devoir indispensable.
Dès avant la guerre, le prestige de la force allemande avait dangereusement impressionné bien des Français. Les premières victoires du Reich, si rapides et si écrasantes, ont rendu cette impression plus étendue et plus profonde.
Le Cardinal Baudrillard (dont on a tant abusé dans ces derniers mois) disait en 1908, dans un discours reproduit par l’Institut Catholique :
«Il n’est pas de mal plus grand pour un peuple que d’être vaincu sur les champs de bataille, surtout quand sa défaite est aussi désastreuse, aussi complète que le fut pour nous celle de 1870, parce que, dans cet effondrement, le vaincu perd toute confiance, non seulement dans ses propres forces, mais dans son génie national et aspire à prendre l’esprit même du vainqueur avec ses méthodes »
Cette défaillance que nous avons connue en 1870 a été encore beaucoup plus complète au lendemain de l’armistice de 1940. Pour en étendre et en perpétuer les effets, l’Allemagne multiplie les efforts avec une habileté redoutable. Non seulement elle a occupé le territoire, mais elle l’a morcelé. Elle l’a coupé des autres pays sauf d’elle-même et des autres pays vassalisés par elle. Entre les régions occupées par elle et le gouvernement de la France, nul contact, sinon celui qu’elle tolère et surveille. Relations difficiles et jalousement surveillées avec la Suisse et les pays neutres.
Le pays ainsi brisé perd conscience de son unité nationale. Ainsi isolé, il a l’impression d’être seul en face de l’Allemagne toute puissante. Sa propre presse, non seulement contrôlée mais asservie, lui apporte chaque jour des bulletins de victoire et, ce qui est plus perfide encore, des échos, de la vie internationale dont tous les témoins littérateurs, savants, hommes politiques et même écrivains religieux redisent sans cesse l’ascendant irrésistible de l’hégémonie allemande. À cela s’ajoutent des campagnes de conférences, des solennités musicales et dramatiques, expositions de sculpture et de peinture. En même temps qu’elle impose au public lettré le prestige de ses savants et de ses artistes, l’Allemagne voudrait éblouir le peuple par ses journaux illustrés en particulier par ses revues de jeunesse où les camps et les chantiers d’Outre-Rhin apparaissent rayonnants de force et de joie.
Au terme de ce long effort de propagande, ce qui apparaît aux esprits attentifs c`est une vassalité spirituelle qui mettrait en péril non seulement notre indépendance mais notre foi chrétienne. Pour le comprendre, il suffit de regarder certains pays. Qu`on considère par exemple en Luxembourg, l’abbaye de Clervaux. Tous moines ont été expulsés, l’Église du monastère a été désaffectée, le clocher renversé le mobilier liturgique détruit, ce n’est plus qu’une salle de cinéma. La crypte devenue la salle de douches, la jeunesse hitlérienne remplace les moines.
En Pologne, même dévastation, mais accompagnée d’autres traitements. Les familles sont brisées par un système de déportation qui sépare les maris de leurs femmes, les jeunes gens et les jeunes filles de leurs parents. Les déportations massives arrachent les populations les plus catholiques de leurs foyers où l’on établit colonies allemandes protestantes importées des pays baltes. Là où on laisse les Polonais sur place, on les prive de leurs chefs naturels, du clergé décimé ou déporté, des professeurs ou écrivains enfermés dans des camps de concentration. Nous n’avons pas besoin de regarder bien loin pour prendre conscience de ces procédés de domination, nous les avons vus en France même, mis en œuvre contre certaines catégories de Français.
Ces séductions et ces menaces, dont depuis trois ans la trame nous entoure deviennent de plus en plus obsédantes à mesure que la décision apparaît plus prochaine. L’Allemagne répète ses appels à la collaboration entendant par-là cette assimilation qui enrôlerait tous les Français sous la croix gammée. Voilà l’immense péril contre lequel nous met en garde le Souverain Pontife quand, dans sa consécration du genre humain au cœur immaculé de Marie (qui a été lue dans cette même chaire), il nous fait entendre et redire cette prière :
« Arrêtez le déluge envahisseur du néo-paganisme ».
Les catholiques de France doivent regarder bien en face un si grand péril. S’appuyant sur Dieu et la prière, ils resteront, même au péril de leur liberté fidèles à la Patrie et à l’Église.


